Mardi 6 avril 2010 2 06 /04 /Avr /2010 17:06

Ce matin, vers 10h, un client m'interpelle sans la moindre once de politesse: "Vous là! Je cherche les produits pour le lave-vaisselle!" Je ne m'indigne même plus de ce manque flagrant de savoir-vivre, je suis à présent un professionnel, où du moins, celà me plait de le croire... D'habitude, je leur désigne l'endroit du rayon d'un doigt indifférent, mais cette fois-ci je suis obligé de m'interrompre. La question recèle un piège. Je suis tombé sur un vicieux...

Sans me démonter, je rétorque d'une voix volontairement faussement amicale, le toisant ironiquement pour bien lui montrer que c'est lui, le con, puisqu'il a mal formulé sa question, mais qu'en bon professionnel je ne me laisse pas avoir aussi facilement. Oui, traiter avec le client, c'est comme tenter  de dompter un fauve: les rescapés sont ceux qui n'ont jamais montré le moindre signe de faiblesse. Je rétorque, donc, plein de fausse ingénuité maligne: "Pour laver la vaisselle ou la machine?" Outre tout ce que je sous-entends de manière explicite, c'est d'autant plus bandant que je sous entends de surcroît qu'il est à moitié aveugle, puisque le Sun 2en1 et le Calgon Powertabs dansent la gigue côte à côte dans la partie du rayon réservée aux produits vaisselle, mais ça, je ne le sous-entends que de manière implicite, puisqu'il ne connait pas le plan d'implantation par coeur, bien évidemment...

Oh mon dieu! Vous rendez-vous compte de ce que je viens de faire? C'est ma première blague liée à mon métier, en mode geek total! Alors, de deux choses l'une: soit je deviens un vrai professionnel (c'est bien!), soit je devrais écrire des blagues pour "The Big bang Theory" (encore mieux!) Bon, ben je crois que je peux être content de moi, malgré la honte...

Mais revenons à notre client impoli. Il me regarde en fulminant, et j'en profite pour amorcer un repli dans le rayon, en direction des produits vaisselle. Ainsi, histoire de lui démontrer que je suis vraiment un super pro, et qu'il devrait me respecter un peu plus à l'avenir, lorsqu'il parviendra enfin à émettre une réponse, j'aurais juste à lui dire "Eh bien, vous y êtes!", et il me foutra la paix. Il me suit machinalement, trop occupé à trier dans son esprit entre exaspération et stupeur. Héhé! Je lui ai posé une colle! En digne représentant du sexe masculin, il ne lui était surement jamais venu à l'esprit qu'on devait nettoyer le lave vaisselle. Non mais sérieusement! Ca se nettoie pas tout seul ces machins? Et soudain, à force de triturer ces méninges anesthésiées par la piquette, le vieillard a une véritable épiphanie. Il se rappelle cette pub qui commençait comme un mauvais film de cul: "bonjour, je viens réparer le lave-linge!" "Oh mais entrez donc, monsieur..." Mais le potentiel érotique des filtres encrassés de calcaire étant ce qu'ils est, son esprit divaguait systématiquement avant qu'il n'ait eu la chance de comprendre le bénéfice produit. Et pourquoi l'aurait-il fait,  d'ailleurs? Cette pub s'adressait clairement à Bobonne, non? L'homme du second millénaire dans toute sa splendeur: son seul luxe est de choisir quand il décide d'offrir son temps de cerveau disponible, et quand il préfère le garder pour soi.

Je le regarde s'éloigner avec sa bouteille de liquide vaisselle, et je me dit qu'il faudra que je garde mes distances avec lui. J'irai en pause lorsqu'il débarquera dans le magasin à l'avenir. Il vient tous les jours, et on le connait tous pour son mauvais caractère et son manque de manière. Mais, moi, j'ai grandi dans une cité, et ce genre de comportement, ça me fait bouillir le sang. Et comme j'ai grandi dans une cité, il est déjà chaud à la base. Et si je lui colle pas un bourre-pif parce qu'il m'aura parlé comme à un clébard, je le ferai tôt ou tard pour la façon dont il traite la dame qui l'accompagne quand il fait ses courses. Je sais pas comment ça s'appelle, au juste, cette fonction, dans sa dénomination politiquement correcte: "aide ménagère", ou "auxiliaire de vie" peut-être? En tout cas, à Sarkoland, on parle plus tout à fait français, et c'est vrai que c'est pas facile de s'y faire, mais faudrait qu'on comprenne une bonne fois pour toutes qu'on ne peut plus appeler les "seniors" des vieux, les "P.M.R." des handicapés, ou les "concurrents de la Star Ac" des cons tout court!

En tout cas, il semble que l'énergumène dont je vous parle depuis tout à l'heure n'a jamais, lorsqu'il s'adresse à son auxiliaire de vie, entendu parler du politiquement correct. Je veux dire, celui de notre merveilleuse époque actuelle. Parce que, pour quelqu'un qui a grandi avec fierté dans un pays où on louait le travail, la famille et la patrie, c'est politiquement correct d'insulter les gens parce qu'ils sont étrangers. Finalement, les choses n'ont pas changé pour le mieux, mais elles ont changé quand même, et c'est une bonne chose.

C'est pas non plus une raison pour arrêter de se plaindre!

Par Stevan Sulliven - Publié dans : saison 1 - guide de survie de l'ELS
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Samedi 3 avril 2010 6 03 /04 /Avr /2010 16:57

Ce samedi, je suis d'humeur massacrante. Je hais mes collègues, je hais les clients, je hais les caissières, et je hais même tous ceux dont le nom ne commence pas par un c.

C'est marrant, l'effet de la fatigue sur les individus...

Heureusement, un long week-end commence et ils annoncent le beau temps à la télé. Ils se trompent souvent, mais j'ai quand même envie de les croire! Profitons-en bien...

Par Stevan Sulliven - Publié dans : saison 1 - guide de survie de l'ELS
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Jeudi 1 avril 2010 4 01 /04 /Avr /2010 16:40

Eh bien! je crois que je peux dire que cette matinée était un vrai cauchemar! Avec les promos anniversaire et les surplus de stock qui ne semblent pas vouloir partir, il y a de la marchandise partout, et il est quasiment impossible de circuler en réserve. En plus, le monte-charge du frais est en panne. C'est au moyen de cette ascenseur qu'ils acheminent leur stocks dans les frigos et les chambres froides. Dans la réception aussi, c'est l'embouteillage.

La fatigue se lit sur les visages, et une tension sournoise s'installe. En milieu de matinée, lorsque le camion amenant l'arrivage PGC déboule en klaxonnant amicalement Bachir, le chaos le plus total règne encore. La tension s'aggrave alors que la panique s'installe. Juché sur son chariot de manutention, "le plus heureux" tente de se frayer un chemin entre les palettes de cremerie ou de fruits et legumes, manoeuvrant d'une main experte en jurant comme un charretier...

Le manager et son stagiaire, les mains sur les poignées de leur transpalettes électriques, sont dans les starting blocks. Et lorsque le camion commence à régurgiter les palettes, ils sont prêts, et se lancent avec la frénésie des croisés en Terre Sainte dans le labyrinthe du sas de déchargement. O muse! Regarde-les slalomer entre radis et yaourts, oranges malataises et Gorgonzola importé! Admire la valse des engins de manutention qui patinent et tracent des arabesques sur le sol poisseux de jus de poubelle et primeurs en bouillie! Envoies les violons afin d'illustrer leurs entrechats et leurs queues de poisson de tremolos mélodieux!

Mais soudain, les violons montent en crescendo, à tel point que tout le monde, les employés, les clients, le caniche qui attend sa maitresse sagement à l'entrée du magasin, et les roumains qui font la manche à côté, tout le monde semble dresser l'oreille, et encore plus soudainement, ils se taisent. Et tout le monde, les roumains, les caniches, les caissières, les clients, et même les autres dont le nom ne commence pas par un c fait de même.

Et dans le silence le plus total, et au ralenti qui plus est, l'apprenti-manager sent sa machine perdre adhérence alors qu'il passe dans une flaque de pulpe de tomate, et tandis que le trans-palettes lourdement chargé entame une embardée incontrôlable, il constate avec effroi qu'aucune pensée digne de ce nom n'émerge de son esprit, alors tout ce qui lui reste, c'est un réflexe. Il presse marche arrière. Le chariot continue sur sa lancée une demi-seconde, mais se stabilise l'espace d'un court instant, avant de se jeter, en marche arrière, sur le pauvre stagiaire tétanisé qui en oublie de lâcher la poignée. Sur le sol glissant, le monstre mécanique trimballant une tonne de bouteilles de vin comme une carapace d'escargot estampillée de toutes parts "AOC", se rue sur son cornac paralysé en zigzagant comme un étudiant en prépa médecine sortant d'une soirée infirmière. Du moins, l'un des rares à n'avoir pas fait de coma éthylique... C'est une vision atroce, de celles qui vous donnent un besoin irrépréssible de clore vos paupières tremblantes le temps que ça se passe. Des bruits encore plus horribles résonnent dans le noir, de ceux qui vous dissuadent de regarder avant le silence total. Et l'obscurité s'emplit des hurlements humains, des cris des bouteilles qui se brisent et des râles de la tôle qui se froisse.

Lorsque nous rouvrons les yeux, la porte du monte-charge est redécorée de rouge sanglant. Des intestins pendent mollement comme une guirlande de Pâques. Une main encore animée de soubresauts pointe du naufrage, percée de part en part de tessons de bouteille qui la font ressembler à un sapin qui lui aussi, se serait trompé de fête. Ca sent le vin, on se croirait dans un pressoir bourguignon après l'apocalypse. Quelqu'un hurle à la mort tandis que des étincelles s'échappent de l'épave du transpalette. Une poubelle prend feu.

C'est à ce moment précis que le Père Noël avec son traineau, sa hotte et ses reines, vous fait un clin d'oeil et entonne d'une voix de stentor: "Ho ho ho! Poisson d'Avril!"

Par Stevan Sulliven - Publié dans : saison 1 - guide de survie de l'ELS
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Mardi 30 mars 2010 2 30 /03 /Mars /2010 15:57

Pffiou! Encore une rude journée! Entre les stocks qui semblent n'en jamais finir , le décalage horaire, et les promos anniversaire qui amènent du monde, parfois je ne sais plus où donner de la tête.

Après des journées pareilles, quand je rentre à la maison, fourbu mais fier, je me sens comme le héros rentrant chez lui après une épopée, et j'aimerai pouvoir retrouver ma femme, souriante, et la trouver plus belle que jamais tandis qu'elle me demande, chevelure incandescente dans un rayon de soleil: "bonjour chéri, combien de dragons as-tu occis aujourd'hui?" Au lieu de celà,  elle tire la gueule, et de regarder mes traits tirés par la fatigue, de m'entendre soupirer tandis que je m'écrase bruyamment sur le fauteuil du salon, sa rage s'attise, et tandis que je tente de manger en offrant mon cerveau entièrement disponible aux prèches de l'église cathodique, elle entreprend de se plaindre que c'est pas une vie, que je vais encore être trop fatigué pour l'emmener faire du shopping cet aprèm' ( euh... oui, parfois le travail a bon dos!) et pendant ce chapelet de jérémiades impies qui couvrent la sainte parole publicitaire, je me rappelle qu'au début elle avait encore le bon goût de me plaindre quand je rentrais crevé.

Elle prenait ma tête entre ses mains soyeuses, au lieu de me la prendre tout court. Et elle me réconfortait par des sourires enjoleurs et des mots d'encouragement. Et je répondais que je resterai fort pour elle, que je faisais ça pour elle et le bébé, pour qu'ils puissent enfin succomber à la frénésie de consommation, qu'après sept ans de galère à mes côtés, je lui devais bien ça, quand même, et que si je devais traverser l'enfer pour la rendre heureuse, je le ferais deux fois, même si personne ne me demande de le refaire! Je crois que ça l'excitait, après tout les femmes ont cette chance d'avoir des zones érogènes en dehors du corps (et je ne parle pas que du porte-monnaie...) Toujours est-il qu'une petite gâterie venait toujours à point pour achever de me remonter le moral, à cette époque. Mais présentement, elle semble trop remontée pour que j'aie quoi que ce soit à espérer de ce côté là!

Tout ce que j'ai pour me réconforter, c'est de me rappeler qu'en quittant le magasin, tout à l'heure, le manager m'a félicité pour le boulot que j'ai abattu aujourd'hui. Lui, au moins, me regardait comme la demoiselle en détresse son preux paladin en étincelant attirail. (OK, j'en rajoute peut-être un peu, là, mais peu importe!)

C'est marrant les effets de la féminitude sur les individus: Après 7 ans de galères pas possible, vous trouvez finalement un job pour faire plaisir à votre femme. Et une fois que vous commencez à vous dire que vous êtes peut-être fait pour ça, après tout, la voilà qui vous reproche de ne plus être au chômage?!

Par Stevan Sulliven - Publié dans : saison 1 - guide de survie de l'ELS
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Lundi 29 mars 2010 1 29 /03 /Mars /2010 17:48
Lorsque je suis arrivé au boulot, ce matin, il faisait jour. Ca faisait longtemps, et ça faisait bien plaisir de se sentir un peu moins matinal, même si ce n'était qu'en apparence. C'était marrant, parce que du coup, l'ambiance était vraiment différente. Bachir avait déjà presque fini de décharger l'arrivage du frais, alors que d'habitude, il commence à peine quand je me pointe à la porte de la réception. Sur le trajet des vestiaires à la pointeuse, je commence à me poser des questions, car je vois tout le monde dejà à fond dans le boulot, alors que d'habitude à cette heure, c'est une armée de zombies hagards que je croise sur mon passage. Et lorsque je fais biper cette réincarnation moderne de Chronos, je constate avec incrédulitude qu'elle m'annonce qu'il est 7 heures sur son petit cadran digital monochrome.
Tout à coup, des souvenirs de discussions oubliées ressurgissent, et je comprends que j'ai loupé le changement à l'heure d'été!
Tout confus, je vais m'excuser auprès du manager, certain qu'il ne croira pas que je puisse être aussi stupide.  En plus, après ma bourde sur la fin du contrat, aujourd'hui c'était vraiment pas le jour pour arriver en retard... En pensée, je me vois déjà reprenant mes cliques et mes claques dans le vestiaire. Me voyant arriver de l'autre bout de l'allée centrale, mon chef s'esclaffe bruyamment: "ha! j'en étais sûr!"
Comme quoi, il mérite d'être chef: il lui a vraiment pas fallu longtemps pour comprendre que je suis un cas, et puisqu'il dit qu'on va quand même pouvoir faire quelque chose de moi, je lui fais confiance, même si je pense plus fort que quiconque que c'est pas gagné...
Par Stevan Sulliven - Publié dans : saison 1 - guide de survie de l'ELS
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